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La nature puis l’homme, selon Robert Adams

Le Museé Reina Sofía (MNCARS) de Madrid retrace la carrière de Robert Adams, photographe puissant hanté par l’austère beauté du grand Ouest américain et remarquable chroniqueur de sa dégradation.

Les immensités vierges marquèrent vivement les artistes américains après la conquête de l’Ouest : les peintres de la Hudson River School, comme Thomas Moran ou Albert Bierstadt, traduisirent leur exaltation en de grandiloquents paysages, où d’amples montagnes, de profondes vallées ou de titanesques cascades furent mises en scène à grands renforts de nuées dramatiques ou de soleils couchants bigarrés. Les photographies de Robert Adams (Orange, New Jersey, 1937), en noir et blanc et aux formats plus modestes, s’éloignent certes de ces excès, mais traduisent une même fascination pour ce grand Ouest, ses vastes plaines arides, ou la luxuriance arborée de ses côtes. Avec néanmoins un ajout de taille : l’omniprésence de l’homme qui, devant son objectif, étale une empreinte impitoyable sur ces édens.

La petite enfance d’Adams se déroule devant le parc des grand marais, dans le New Jersey. Première fascination pour la nature, suivie de déménagements vers l’Ouest : le Wisconsin, puis le Colorado, dont les étendues vides le choquent d’abord, mais dont il apprend vite à goûter l’aride beauté. Adolescent, il aime la nature, les excursions dans les grands parcs, le scoutisme. Mais aussi la lecture, qui motivera des études de littérature anglaise et un appétit pour l’écriture. L’éducation religieuse de ses parents (il faillit entrer dans les ordres) lui ouvre tôt les yeux sur les inégalités sociales qui l’entourent. À 18 ans, sa sœur lui offre le catalogue de la légendaire exposition itinérante « The Family of Man », promue par le fameux Edward Steichen et réunissant 503 clichés de grands photographes d’après-guerre. Un manifeste pour la paix et la diversité des expressions humaines qui le marquera profondément, tout comme l’album « This is the American Earth », autre cadeau qui guidera sa représentation photographique de la nature.

C’est à 26 ans qu’il commence à faire des photos en noir et blanc. Il y voue d’abord son temps libre de professeur, avant d’obtenir des bourses pour s’y consacrer plus avant. Avec sa femme, il va alors sillonner de longues années le Colorado, la Californie, l’Oregon, le Wyoming, rapportant de prodigieuses moissons de clichés qui seront publiés avec régularité dans près d’une quarantaine d’ouvrages.

Les sujets sont variés. De saisissantes vues de plaines, de vagues, du feuillage dense des arbres, de prairies piquées de fleurs, de feuilles en gros plan… Puis d’autres où l’homme a laissé une empreinte subtile ou brutale, et semble parti comme un voleur : des traces de pneus sur de vastes étendues de terre, ou des dizaines de souches d’arbres abattus, seules, muets témoins de carnages gratuits. Il dénonce ainsi les ravages faits par les hommes, les maisons neuves elles-mêmes détruites pour construire des autoroutes. Il milite d’ailleurs de longues années contre ces grands abatages d’arbres en Californie ou en Oregon, anciens paradis botaniques (« Je pense souvent à une phrase d’Edward Thomas, “ Les arbres et nous – de bien imparfaits amis ” »). Adams témoigne des urbanisations incontrôlées : il montre des scènes de chantier sans personnages où les gravats jonchent les hautes herbes, désastres commis par des vandales partis sans demander leur reste. Ce sont aussi des scènes de rues curieusement désertes où l’on devine parfois une silhouette derrière une fenêtre, ou des rues écrasées par la chaleur de l’été, à la Hopper ; des stations essences faiblement éclairées ou des rues arborées à la tombée de la nuit, qui annoncent les grands formats inquiétants de Gregory Crewdson.

Mais c’est bien la nature qui le hante avant tout, et l’impuissance face à sa déchéance. « Ce qu’un photographe de paysage essaye de faire en général, c’est de montrer à la fois le passé, le présent et le futur. Vous voulez les fantômes, le Daily News et les prophéties… C’est présomptueux et ridicule. Vous ratez toujours ».

Article apparu dans Art Passions, revue suisse d’art et de culture, 33, janvier 2013.

PUBLIÉ PAR ANTOINE LEONETTI LE 13 DÉCEMBRE 2013

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